Cryptomonnaies d’Etat : dans la profusion des projets, qui sera précurseur ?

A la suite de l’initiative de Facebook et de son projet Libra, le sujet brûlant des monnaies privées s’est invité dans l’agenda des gouvernements occidentaux. La riposte envisagée serait la création d’un jeton numérique adossé à l’Euro. Mais des Etats plus autoritaires se sont aussi saisis de l’idée d’un stablecoin comme outil de stratégie géopolitique. Regardons de plus près ces accommodements à la sauce numérique. 

Histoire du 11 novembre : l’ogre chinois et le petit poucet tunisien

Sans respecter une chronologie dessinée au cordeau, attardons-nous déjà sur les dernières nouvelles qui… n’en étaient pas vraiment. La première concerne la Chine dont le projet de cryptomonnaie semblait si avancé qu’on a cru son lancement imminent. Plus précisément, la date du 11 novembre, jour de dépense massive en Chine, paraissait être le moment idéal.

En effet, à l’écoute de bruits de couloir de plus en plus persistants, on attendait l’annonce officielle d’un crypto-yuan suite aux déclarations enflammées de Xi Jinping pour la blockchain. Nous avons donc guetté du bout de l’oreille sa confirmation le jour J quand, ô surprise, c’est un petit Poucet qui est venu narguer l’ogre asiatique. Du moins l’a t-on cru. Aussi, sans doute, parce qu’il y avait quelque chose de réjouissant à voir un lilliputien terrasser le géant chinois.

La nouvelle s’est donc répandue comme un joyeux pied de nez ce fameux 11 novembre. Nouvelle démentie dès le lendemain par la banque centrale tunisienne. Le e-dinar n’était qu’une fake news.

Mais si cette annonce a été perçue comme crédible, malgré quelques bizarreries relevées par d’excellents confrères, c’est qu’elle ne reposait pas que sur du vent. Depuis 2015, la Tunisie évoque en effet la possibilité d’une monnaie nationale numérique et elle n’est pas la seule. Nombre de pays paraissent convoiter avec gourmandise l’exploitation d’un stablecoin d’Etat susceptible de régler certains de leurs problèmes. Vraiment ? Voyons voir.

La cryptomonnaie d’Etat : un instrument de pointe au service de régimes autoritaires

Connivence cryptée

On observe effectivement une inclination généralisée pour une cryptomonnaie étatique de la part de régimes verrouillés. La Corée du Nord, dotée d’un savoir-faire indéniable au regard de ses prouesses en piratage informatique et cryptojacking, y travaillerait de façon intensive. Le Cambodge dirigé manu militari par un ex-transfuge du régime khmer rouge, lui miserait sur l’intrication quantique pour élaborer son “Entapay” destiné à se substituer à terme à Visa.

L’Ouzbékistan et le Kazakhstan (choisi par la société française BigBlock Datacenter pour y installer, non sans aléas, une ferme de minage), républiques autocratiques d’Asie Centrale,  cryptofriendly  par intermittences, y penseraient aussi sérieusement pour attirer davantage de capitaux étrangers. Au Moyen-Orient, c’est Dubaï qui est en tête avec son projet “EmCash” adossé au dirham émirati.

En Turquie, Erdogan initié par Poutine, a inscrit dans son programme présidentiel la création d’une livre numérique nationale. Elle devrait être émise par la Banque centrale du pays en 2020. Et l’Iran, guidé lui aussi par la main de Moscou anticipant le lancement de son crypto-rouble, exprime son vif intérêt pour une cryptomonnaie nationale.

L’objectif étant, pour ces pays frappés par des sanctions internationales, de les contourner et de parvenir à tempérer leur crise économique. Ils espèrent aussi, par ce biais, pouvoir monétiser leurs richesses  intérieures sans passer par la case dollar. Mais plus vraisemblablement, on a la nette impression qu’il s’agit plutôt, pour des régimes acculés de toutes parts, de prendre prétexte de ces sanctions pour justifier leur incurie aux yeux d’une population sacrifiée.

Fragilisés à l’extérieur et à l’intérieur, ils lancent  donc l’idée d’un stablecoin d’Etat un peu comme ils jetteraient une bouteille à la mer avec l’intention aussi de combattre les cryptomonnaies décentralisées. Nullement prêt malgré les rodomontades, aucun pour le moment n’a réalisé son objectif. Aucun, hormis Maduro et son Petro (lui aussi soutenu par Poutine malgré ses dénégations), lancé en 2018. Monumental fiasco qui a révélé la vraie nature du projet. Exercice de propagande plutôt que solution économique.

Le stablecoin : outil monétaire légitime pour des Etats déjà numérisés ?

Démocratie numérique

Envisagé comme une arme géopolitique, le projet de stablecoin d’Etat ressemblerait donc davantage à des bravades de la dernière chance. Coups de communication de pouvoirs aux abois cherchant à impressionner par une expertise technologique affichée sans rien derrière. Ce qui n’est bien sûr pas le cas de l’Estonie. Déjà précurseur, notamment avec son statut d’e-résident, ce pays balte qui a rejoint l’Union Européenne en 2004 et la zone euro en 2011, dispose de bien des atouts pour   lancer son “Estcoin”.

A la pointe de la pointe du numérique – de l’apprentissage à l’exercice de la citoyenneté – le pays attire les visiteurs étrangers. Édouard Philippe lui-même est venu y chercher l’inspiration. Grâce à son modèle de cyber-démocratie, le gouvernement estonien cherche à s’imposer sur l’échiquier mondial. Un projet de stablecoin adossé à l’Euro a donc tout naturellement été évoqué au plus haut niveau de l’État. Mais il a été suspendu face aux mises en garde émanant de la BCE de Mario Draghi.

La donne risque aujourd’hui de changer avec une Christine Lagarde et un contexte plus favorables. Néanmoins, si, malgré les tergiversations et circonlocutions actuelles, un crypto-euro voit effectivement  le jour, un stablecoin national dans un pays de l’Union ne sera sans doute pas envisageable.

En revanche, la Suisse portée par son indépendance et sa Crypto Valley, peut le réaliser. Son Conseil Fédéral a envisagé de lancer un e-franc pour stimuler son économie. Projet là aussi resté dans les cartons mais qui pourrait tout aussi bien resurgir face à un crypto-euro en phase prolongée de gestation.

Une riposte qui se fait attendre : le crypto-euro ou l’Arlésienne à la mode européenne

Billets en voie de disparition

L’Union Européenne a désormais compris qu’il lui fallait trouver des solutions de paiement alternatives peu coûteuses face à la mondialisation des paiements et transferts internationaux. La menace des géants mondiaux du numérique (Facebook mais aussi Telegram ou d’autres pas encore dévoilés) a précipité l’inéluctable, c’est à dire l’engagement dans l’ère numérique monétaire du 21ème siècle. Mais le mastodonte est difficile à bouger et les pourparlers s’éternisent.

Face à l’urgence de la situation, des acteurs français de la blockchain, comme Ark Ecosystem et Ledger, s’organisent pour proposer aux autorités une cryptomonnaie nationale.

Cette initiative privée aux limites hexagonales emportera t-elle les faveurs d’un ministre de l’économie qui se veut à la pointe du combat contre le croque-mitaine américain ? On reste dubitatif. Mais se voulant le chef de file d’une crypto-nation – d’une nation-blockchain plutôt – et ayant déjà œuvré pour la formaliser – la loi pacte – on peut penser que Bruno Le Maire ne repoussera pas totalement le savoir-faire de ces experts reconnus. L’argument retenu et répété contre une mise en place rapide d’un euro-token étant effectivement les difficultés techniques jugées, pour le moment, insurmontables.

Dans cette course fiévreuse observée à l’échelle planétaire, et nous n’avons pas évoqué toutes les velléités, les paris restent ouverts. Quel pays sera le premier à arborer sa cryptomonnaie comme une légion d’honneur à sa boutonnière ?

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