Cryptomonnaies

La renaissance fragile de l’industrie crypto en Inde

30 Mar 2020 - 07:47

Depuis que l’interdiction, imposée par une circulaire de la Reserve Bank of India (RBI), a été déclarée inconstitutionnelle, les appétits se sont aiguisés pour (re)prendre pied dans un marché prometteur.

Une Inde qui s’ouvre 

Même si l’Inde n’a jamais officiellement banni les cryptomonnaies, il est bien évident que l’interdiction en vigueur depuis juillet 2018 avait coupé net les possibilités d’expansion de l’écosystème. L’ordonnance du 4 mars a insufflé une respiration nouvelle. En statuant sur le fait que la RBI  n’avait pas compétence pour interdire aux banques de fournir des services aux entreprises de cryptographie, la décision de la Cour suprême a libéré tout un tas d’initiatives.

La plus notable  est, sans doute, celle de l’ogre Binance. Anticipant une décision positive, il avait déjà fait l’acquisition, en novembre dernier, de la bourse crypto indienne, WazirX.  Achat stratégique, non seulement pour faciliter l’usage de la roupie indienne dans l’achat-vente de cryptos,  mais aussi pour déployer une politique d’accompagnement de projets locaux.  Ainsi, Binance et WazirX viennent d’annoncer conjointement un fonds de 50 millions de dollars pour leur « Blockchain for India ».

Des échanges crypto en veux-tu, en voilà

D’autres plateformes se sont aussi très rapidement positionnées en adoptant le même modèle. CoinDCX, basée à Mumbai, a repris ses activités de trading grâce à une alliance nouée avec l’échange OKEx qui avait aussi anticipé la levée de l’interdiction. Disposant de moyens plus modestes, ils ont  réuni 1,3 million de dollars pour lancer un programme de sensibilisation et de formation aux nouveaux actifs numériques. L’ambition de ce projet baptisé « TryCrypto » est d’initier un public de 50 millions d’Indiens.

Un volet apprentissage qui ne semble pas concerner deux des plus anciennes sociétés d’échange de cryptomonnaies indiennes. Zebpay et Unocoin viennent en effet de relancer leurs services de trading avec plus ou moins de bonheur. Enfin, et sans rien annoncer de concret, Kraken a émis son intention d’entrer à son tour sur ce marché décidément bien convoité.

Assertion qui ne risque pas d’être démentie par le capital-risqueur, Tim Draper. Riche (mais pas seulement !) de milliers de Bitcoins qu’il a acquis lors de la vente aux enchères de Silk Road en 2014,  il n’a pas dissimulé son intérêt pour un marché disposant de nombreux atouts.

Un marché prometteur

L’Inde compte 1,3 milliard d’habitants. En admettant que même un faible pourcentage de la population s’intéresse au trading de cryptos, cela représente déjà un beau volume de transactions. Mais, si les observateurs tablent sur un croissance exponentielle, c’est que l’Inde est jeune (la moitié des Indiens ont moins de 25 ans) et technophile. Avec les Chinois, ce sont les plus grands utilisateurs d’internet. Ils bénéficient un peu partout d’un réseau 4G performant grâce à un Etat qui a fortement soutenu la numérisation du pays, notamment en créant le controversé sytème d’identification Aadhaar. Autre atout non négligeable : le smartphone qui est ancré dans les habitudes de vie comme nulle part ailleurs.

Un autre fait majeur est à relever, s’inscrivant dans la problématique de l’inclusion financière prônée par le gouvernement.  190 millions d’Indiens non bancarisés pourraient enfin accéder à des services financiers grâce au développement de l’industrie crypto.

Enfin, autre aspect saillant de la société indienne, les transferts de fonds dont elle est, selon la Banque mondiale, la première bénéficiaire au monde. Les frais abusifs pratiqués par le circuit traditionnel réduisent d’autant les avantages de la migration. En utilisant Bitcoin, l’apport de richesse serait plus juste, débarrassé de ces taux d’usurier.

Un excès d’optimisme ?

Si la décision de la Cour suprême a été presque unanimement reçue comme un signal positif, la situation réglementaire de l’Inde est pourtant loin d’être sereine. On sait que la Banque centrale a déjà déposé une requête en révision. Même si c’est davantage une formalité qu’un réel coup de semonce, il ne s’agit cependant pas de surinterpréter le jugement de la plus haute juridiction indienne.

En effet, comme l’a analysé Tanvi Ratna, PDG et fondatrice de Policy 4.0, qui travaille sur l’élaboration des politiques de cryptographie en Inde, l’avis de la Cour suprême n’offre pas un blanc-seing à l’écosystème crypto. Elle a simplement statué qu’en l’absence de loi interdisant les cryptomonnaies, qu’elle qualifie de sous-produits de la blockchain, l’interdiction émise par la RBI était inconstitutionnelle.

Ce n’est donc pas un avis favorable qu’elle a émis sur ces actifs, mais un jugement défavorable sur une interdiction abusive, en opérant par ailleurs la classique dichotomie entre crypto et blockchain.

Un contexte réglementaire toujours très incertain

Distinction avalisée par toutes les politiques fédérales mises en oeuvre jusqu’à présent en Inde. Lors de la dernière conférence Blockhash Live du très actif Kerala Fintech, le Secrétaire d’Etat aux Technologies de l’Information a ainsi évoqué l’objectif de former 20 000 spécialistes blockchain à  l’horizon 2022. Mais certains projets-pilote ont été mis en veilleuse depuis l’interdiction de la RBI, démontrant de fait l’incohérence d’établir un tel distinguo.

Ainsi, l’équivalent indien de la Silicon Valley, Bangalore, qui avait mené un spectaculaire hackathon blockchain, s’est vu dans l’obligation de freiner nombre de ses initiatives à la suite de la circulaire de 2018. Elle semble vouloir raviver les flammes de l’innovation mais reste prudente dans un contexte réglementaire qui reste bien incertain.

En effet, n’oublions pas qu’un sinistre projet de loi intitulé  «Interdiction de la crypto-monnaie et réglementation du projet de loi officiel sur la monnaie numérique » est toujours dans les cartons. Sera t-il un jour examiné ? Nul ne le sait. Mais en attendant,  l’écosystème vit avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Et malgré la réactivité,  l’énergie et les moyens déployés, il ne pourra pas  pleinement prospérer si tout peut potentiellement s’arrêter du jour au lendemain.

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